mercredi 28 octobre 2015

La septième fonction du langage

Laurent Binet








  • Broché: 496 pages
  • Editeur : Grasset (19 août 2015)
  • Collection : Littérature Française
  • Existe en version numérique
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2246776015
  • ISBN-13: 978-2246776017









Le propos est simple : « l’histoire d’un manuscrit perdu pour lequel on tue des gens ». C’est un sujet bateau qui nous valu le meilleur comme le pire. 
Ici , la légitimité est difficilement contestable, puisque le bout de papier précieux qui  sera la cause de morts violentes, se réfère à la langue, au pouvoir des mots, à l’art de communiquer. Et qui cela peut-il intéresser, hormis les spécialistes du sujet qui en font leur fond de commerce? Les politiciens bien sûr : la langue comme arme de destruction dans des duels dont l’enjeu est le pouvoir.
Et là où il y a ambition, il y a danger. La mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette, ne serait-elle pas un accident banal? C’est curieusement le fait que l’on met un enquêteur sur l’affaire qui change l’histoire. Car cela signifie qu’i y avait anguille sous roche pour ne pas dire congre sous le dolmen…
Et comme notre Bayard n’est pas sans peur ni reproche en ce qui concerne la science du langage, il débauche manu militari un spécialiste, Simon, chargé d’enseignement à Vincennes.

Le lecteur est alors catapulté dans un tourbillon d’actions et de contre-actions, au sein du  microcosme que constitue l’intelligentsia (parfois auto-proclamée) des années 80. On côtoie sans émoi Sollers et Kristeva, Althusser et son épouse jusqu’à ce qu’il la tue, mais aussi BHL, sans publier Deleuze, Guattari, Foucault et j’en passe.  Le clou du spectacle consiste en ces joutes oratoires au cours desquelles s’affrontent les aficionados des lettres. Cela fonctionne comme une société secrète, avec une hiérarchie bien huilée, et un enjeu de taille pour se hisser vers les sommets, mais je n’en dis pas plus sous peine de lever le mystère sur un détail qui a son importance.

C’est à la fois drôle et intelligent. Le roman fourmille de détails qui le replace bien dans la période, avec un effet comique et nostalgique (en pleine réunion de travail pour la campagne présidentielle, c’est plutôt rigolo de préciser que « Moatti mange des palmitos »), drôle aussi cette histoire de cendriers atypiques renforce le sentiment de dérision.

Enfin on aime aussi la mise en abîme du personnage qui se bat contre son auteur : « Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage c’est moi ». C’est à un degré moindre la technique qui avait été utilisée pour HhHHH, mais cette fois , la mécanique de construction n’est plus l’enjeu de l’écrit.

C’est déroutant au départ, mais rapidement le nombre d’étoiles potentielles a grimpé dans mes prévisions pour finir par ce cinq étoiles bien mérité?



J’aimerais que Lucchini nous relise ce passage, en appuyant tous les mots comme il sait si bien le faire, pour que le monde entier puisse en apercevoir, sinon le sens, du moins tout la beauté.

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Quand on a goûté à la langue, on s’ennuie assez vite avec toute autre forme de langage : étudier la signalisation routière ou les codes militaires est à peu pneus aussi passionnant pour un linguiste que de jouer au tarot ou au rami pour un  joueur de poker.

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Il n’y a  rien de plus inconfortable pour quelqu’un qui s’apprête à mentir que d’ignorer le niveau d’information de son interlocuteur.

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Pourquoi les étudiants auraient-ils besoin de professeurs, si tout s‘apprenait dans les livres? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres? Pourquoi y a t-il des écoles et pas juste des bibliothèques? C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Tout pensée est vivante à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte.

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les questions de l’auditoire dont la teneur n’est jamais le véritable enjeu mais qui sont plutôt des tentatives, sinon de challenger le maître, du moins de se positionner par apport aux autres auditeurs comme un interlocuteur légitime doté d’un esprit critique affuté et de capacités intellectuelles supérieures (en un mot, de se distinguer, comme dirait Bourdieu)

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Avec la sémiologie, on décode la rhétorique de l’adversaire, on saisit ses trucs, et on lui met le nez dedans. La sémio, c’est comme Borg : il suffit de renvoyer la balle une fois de plus que l’adversaire. La rhétorique, c’est des aces, des volées, des accrétions long de ligne, mais la sémio, c’est des retours, des passing-shots, des lobs liftés.

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Un roman n’est pas un rêve : on peu mourir dans un roman. Ceci dit, normalement, on ne tue pas le personnage principal, sauf éventuellement à la fin de l’histoire.
Mais si jamais c’était la fin de l’histoire, comment le saurait-il?Comment savoir à quelle page de saviez on en est? Comment savoir quand notre dernière page est arrivée?
Et si jamais il n’était pas le personnage principal? Tout individu ne se croit-il pas le héros de sa propre existence?

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Il faut faire avec ce romancier hypothétique comme avec Dieu : toujours faire comme si Dieu n’existait pas, car si Dieu existe, c’est aux mieux un mauvais romancier qui ne mérite ni qu’on le respecte ni qu’on lui obéisse.Il n’est jamais trop tard pour changer le cours de l’histoire. Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage c’est moi.











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